Adriana Luhovy et la jeunesse blessée d’Ukraine

Adriana Luhovy, jeune montréalaise d’origine ukrainienne, vient de gagner l’un des Hollywood International Independant Documentary Awards. Alors, champagne, strass et paillettes ? Pas tout à fait.

Si elle a un instant les yeux remplis de larmes en nous racontant l’histoire de son documentaire, ce n’est pas le prix qui en est la cause, mais le sujet de son film. En une heure et quart, Recovery Room nous plonge dans la vie — ou plutôt la survie — des victimes des affrontements qui déchirent l’Ukraine depuis 2013.

Le film n’est pas encore distribué, car il demeure en compétition dans différents festivals de cinéma à travers le monde. Vous pourrez le voir à Montréal prochainement.

Il faut le voir. C’est un choc, mais un choc salutaire. Surtout pour des gens comme nous, dont les journaux font leurs gros titres avec les nids-de-poule qui gênent la circulation ou une augmentation éventuelle du prix des garderies. Recovery Room (qu’on peut traduire par « Salle de réveil ») nous rappelle que dans bien des endroits de la planète, chaque jour, la Mort passe au milieu des vivants. Elle en emporte certains avec elle, en abandonne d’autres, à leur avant-dernier souffle, avec un bras ou une jambe en moins, un visage déchiré. La Mort ne manque pas d’imagination.

L’histoire d’Adriana commence très loin de tels drames, dans ce Canada paisible où a grandi son père, Yurij, fils de réfugiés, avant de faire des études de cinématographie à Sir George Williams (aujourd’hui Concordia) et de devenir producteur de documentaires. La jeune fille marche sur ses traces, entre cinéma et photographie. Mais son lien avec les Ukrainiens d’Ukraine reste puissant. Chaque année, pendant cinq ans, elle se rend en Ukraine pour soutenir bénévolement une organisation qui a été créée à Toronto, Help us Help The Children (HUHTC). L’organisation offre à des orphelins d’Ukraine la possibilité de participer à des camps d’été ou d’hiver dans leur pays; elle les aide aussi à poursuivre leurs études.

En 2013, Adriana vient de finir ses études à la Vancouver Film School. Elle s’envole une nouvelle fois pour l’Ukraine dans le but de tourner une vidéo de promotion pour HUHTC. Bientôt elle se retrouve sans argent pour terminer son projet. C’est le premier de nombreux coups de pouce que lui donnera celle qu’elle considère aujourd’hui comme son coach et sa bienfaitrice, Sylvie Monette, rencontrée par hasard quelques mois auparavant. Adriana ne le sait pas encore, mais la Mort va bientôt s’installer en Ukraine.

L’Ukraine, entre l’Europe et la Russie

Fin 2013, le président de l’Ukraine, Viktor Ianoukovitch, sous la pression de la Russie, renonce à la signature de l’Accord d’association avec l’Union Européenne, que l’Ukraine négociait depuis cinq ans. En quelques mois, les événements s’enchaînent : protestations pacifiques sur la place Maïdan, répression violente et meurtrière des manifestants par le régime ukrainien, fuite en Russie de Ianoukovitch, puis sa destitution. Suivent la mise en place d’un gouvernement provisoire, l’annonce d’élections présidentielles anticipées, la prise de contrôle de la Crimée par des forces prorusses, le referendum sur le rattachement de la Crimée à la Russie, l’annexion de la Crimée par la Russie. Quelques semaines après cette annexion, le mouvement sécessionniste qui avait émergé dans l’est de l’Ukraine s’est radicalisé et a contraint les autorités ukrainiennes à lancer une opération militaire au printemps 2014. L’incursion de soldats russes en Ukraine et le soutien matériel que ces derniers ont apporté aux sécessionnistes du Donbass entraîneront une intensification des affrontements armés. Aujourd’hui, rien n’est vraiment réglé.

Dans le langage aseptisé qui est celui de la diplomatie internationale, la situation en Ukraine fait partie des conflits dits de « basse intensité ». C’est le genre de conflit qui donne l’occasion aux grandes puissances de s’affronter par des moyens détournés. La Russie et les pays de l’OTAN ne s’en privent pas.

Pour les Ukrainiens sur place, il n’y a vraiment rien de «détourné » dans ce conflit, mais des morts, des blessés, des disparus, et même des menaces sur un orphelinat du Donestk (déclaration de l’ambassadeur ukrainien au Canada; 15 juillet 2014). Pour les membres de la diaspora ukrainienne, près de 20 millions dans le monde, dont plus de un million au Canada, c’est un crève-cœur, une angoisse permanente quant au sort de leurs familles et des amis restés là-bas, un douloureux sentiment d’impuissance.

Adriana se trouve à New-York quand elle apprend par un texto la mort d’un bénévole de HUHTC sur la place Maïdan, victime des fusillades. D’autres bénévoles de la fondation ont transporté les blessés vers les hôpitaux. Elle pense à eux, au sort des orphelins qui dépendent de HUHTC, à sa famille là-bas, et veut sauter dans un avion.

Sylvie la dissuade d’une telle folie et l’aide au contraire à soutenir depuis New-York ses amis restés en Ukraine, notamment en mettant sur pied un réseau de traducteurs pour faire connaître au monde ce qui se passe là-bas. Sylvie aidera Adriana à monter le site internet de Help Us Help The Children, dont la mission pour aider les orphelins est plus importante que jamais. Elle financera aussi l’École des arts visuels de New Yorklaquelle s’inscrit Adriana.

Le voyage le plus important de ma vie

Les mois passent, mais la Mort déchire toujours l’Ukraine. Adriana veut s’y rendre, pour filmer et photographier. Mais, dit-elle, « J’avais peur. Je n’aurais jamais eu le courage d’y aller seule ». Sylvie se trouve à Frankfort pour des vacances et elle invite Adriana à la rejoindre. Ensemble elles partent pour l’Ukraine. Sylvie, petit bout de femme armée de son sourire et de son regard rieur, croise les colonnes d’autos mitrailleuses en feignant de ne pas les voir, conduit à travers le pays pour visiter des orphelinats et rendre visite à la famille d’Adriana. Elle se trouve à côté d’Adriana quand celle-ci interviewe un survivant qui a vu 14 personnes se faire tuer sur la place Maïdan. « Le voyage le plus important de ma vie » dit Adriana, qui commence à préparer dans le vol qui la ramène au Canada son prochain voyage en Ukraine.

Elle quitte son emploi à New York, s’apprête à repartir pour tourner une vidéo de promotion pour HUHTC, quand elle reçoit la proposition de devenir la photographe de la mission médicale canadienne en Ukraine, mission parrainée par le gouvernement canadien.

La voilà avec l’équipe médicale canadienne dans une salle d’opération de l’hôpital militaire de Kiev. Une opération chirurgicale, ce n’est pas facile à regarder, surtout quand il s’agit de blessés graves, de visages éclatés par un shrapnel, que les médecins canadiens tentent de reconstruire le mieux possible. «L’équipe médicale a veillé sur moi, dit Adriana. Quand je paraissais prête à m’évanouir, une main prévenante me touchait le bras pour m’indiquer qu’il valait mieux que je sorte quelques minutes ».

Le regard d’Adriana Luhovy dans Recovery room, c’est notre regard aussi sur cette guerre. Ces moments oû rien ne se passe qui nous surprenne vraiment — un artilleur qui tire au mortier, la terre qui explose sous l’impact d’un obus — ce qui nous laisse croire que nous sommes prêts à tout voir. Et, à la minute suivante, cet enfant amputé, ce soldat au visage recousu comme un ballon de soccer, qui parle à Adriana avec ce qui lui reste de bouche. En nous, l’envie d’appuyer sur le bouton « Pause », le temps de retrouver notre calme…

Dans la guerre, il n’y pas de bouton « Pause ». Elle vous passe à travers, métaphoriquement et parfois, aussi, physiquement. C’est un peu de cette expérience que la sincérité d’Adriana, son humanité, parviennent à nous transmettre dans ce reportage.

Ce petit garçon, par ailleurs amputé au bras et à la jambe, a été soigné par l’équipe médicale à Kiev. Il est photographié ici lors de son passage à Montréal où il a bénéficié d’une chirurgie faciale reconstructive.

Sylvie Monette, associée chez KPMG à Montréal. Elle m’en voudra sûrement d’avoir posté sa photo ici, mais je sais qu’Adriana approuvera ^^ Sans la force et la générosité de Sylvie, Recovery Room n’aurait peut-être pas vu le jour.

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