Montréal : chronique de la pauvreté

Auteur invité . Je croise Mathieu presque tous les jours en passant devant l’épicerie chic de mon quartier. Il vend l’Itinéraire, un magazine dont les auteurs sont des personnes sans emploi, ou dans une mauvaise passe, liée à la drogue ou à d’autres circonstances de leur vie. Mathieu écrit régulièrement dans ce “journal de rue”, mais il aurait sa place dans un journal comme Le Devoir ou La Presse. Il a bien voulu que je reproduise ici son dernier article.

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Quand il chroniquait encore, entre 4 paragraphes sur le vélo et 132 sur ses chats, Pierre Foglia rapportait un jour qu’il n’avait aucune idée de l’état de ses finances, de combien il avait dans son compte de banque, quel était son revenu exact, ses épargnes et ce genre de choses. C’était, disait-il, sa légendaire “fiancée” qui s’occupait de tous ces aspects de leur ménage et de leur vie domestique. Je me souviens m’être dit, en le lisant, que seul quelqu’un de particulièrement aisé pouvait se permettre des réflexions du genre. En admettant que ce n’était pas un genre bohème gogauche qu’il se donnait — facile d’être au dessus de ses affaires quand on est le chroniqueur vedette de La Presse depuis 40 ans — je trouvais que cela relevait d’un insupportable mépris de classe.

Quand on est pauvre, on sait toujours exactement de combien d’argent on dispose — surtout dont on ne dispose pas - , pour quand est prévue la prochaine rentrée d’argent, des dépenses qui ne peuvent plus attendre 1 jour de plus et de celles qu’on peut repousser encore un peu. Si certains pensent que les riches sont obsédés par l’argent qu’ils ont, ce n’est rien comparé à l’obsession des pauvres pour l’argent qu’ils n’ont pas. Parions que ni Foglia ni sa “fiancée” n’avait eu dans un passé récent à prendre un ton larmoyant pour expliquer à l’agent de recouvrement qui menaçait de leur couper l’hydro ou le téléphone qu’ils attendaient le prochain versement d’allocations familiales ou de TPS pour effectuer le paiement minimum dû. Il n’y a rien de plus insupportablement bourgeois que de prétendre n’être pas préoccupé par les questions d’argent. Un peu à l’image des snowbirds floridiens qui affirment être tout à fait à l’aise avec les hivers québécois.

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Le 17 octobre prochain, se tiendra au centre-ville la marche annuelle de Centraide dite des “1000 parapluies”. Cette parade vise à marquer le coup d’envoi de la campagne annuelle de financement de l’organisme philantropique. Pour l’occasion, toutes les grandes compagnies donatrices marchent avec des parapluies frappés de leur logo, qu’il pleuve ou non. Il y a toujours quelque chose de saisissant dans cette balade où les grandes entreprises et corporations défilent aux cotés des plus démunis et des représentants qui parlent en leur nom. Comprenons-nous bien, j’ai le plus grand respect pour les employés de ces sociétés qui acceptent une autre ponction sur leur paie afin de faire un don désintéressé pour une “bonne cause”. Sauf que je ressens toujours un profond malaise quand je vois les hauts dirigeants de ces entreprises accepter de “prendre la rue” aux cotés de ces “classes misérables” qu’ils ne côtoient autrement jamais.

Outre que pour ces grandes sociétés, les dons aux bonnes oeuvres sont en général synonymes de déductions d’impôts et de promotion “socialement responsable”, il y a quelque chose de fondamentalement hypocrite de voir les plus mal pris marcher servilement avec les hauts représentants d’un système qui les maintient dans la misère. Il serait temps de se dire que la lutte à la pauvreté n’est pas une affaire de “bonne cause”, de philantropie ou de fondations privées, qui accordent les fonds aux organismes qu’elles jugent, selon des critères forcément arbitraires, les plus méritants. En général dans une logique de “bons” et de “mauvais” pauvres.

Si ces grandes compagnies commençaient d’ailleurs par payer leur juste part d’impôts et qu’on traquait vraiment l’évasion fiscale, le besoin d’une charité privée se ferait déjà moins sentir. Ce qui serait déjà une meilleure raison de prendre la rue, plutôt que de voir marcher les exploités remercier leurs exploiteurs. Et si les 1000 parapluies servaient en fait à se protéger de l’orage social à venir?

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Qui se souvient — ou se soucie — que le Québec a adopté il y a plus de 10 ans la loi 112 visant l’élimination de la pauvreté? Ou que le fédéral a voté en 1989 une loi pour éliminer d’ici l’an 2000 la pauvreté infantile, comme si celle-ci était dissociable de la pauvreté de leurs parents? Concernant la loi 112, un député du gouvernement qui s’apprêtait à voter la loi en question avait déclaré: “Une loi contre la pauvreté, pourquoi pas une loi contre la pluie?” Soulignant du coup que la pauvreté était pour lui aussi inéluctable que le soleil qui se lève le matin ou que la région de Québec qui vote à droite. À l’époque, le mouvement communautaire était on ne peut plus divisé sur cette stratégie visant à forcer l’État à voter une loi contre la pauvreté, ce qui le mettrait pour ainsi dire hors la loi chaque fois qu’il appliquerait des mesures appauvrissant la population. Ainsi, avec ses mesures d’austérité, le gouvernement Couillard devrait-il se jeter lui-même en prison? Matricule 728 (une policière québécoise poursuivie pour brutalité NDLR) devrait-elle le neutraliser une bonne fois pour toute? Avec une bonne clef de bras et du matraquage en règle? On voit bien sur l’absurde de la chose.

Si l’État avait voulu régler la question de la pauvreté, cela aurait été fait depuis longtemps. Même dans une logique strictement comptable et capitaliste, en une génération ou deux tout au plus, cela serait rentable.

On a qu’à penser aux coûts des inégalités sociales et de la pauvreté sur le système de santé, sur l’appareil juridique et les prisons, sur le réseau d’éducation, sur le coût social du chômage, sur les charges afférentes à l’itinérance et sur tant d’autres choses pour se convaincre qu’à terme, investir dans l’abolition de la pauvreté serait à l’avantage de tous. Oui, cela serait forcément déficitaire pour un temps, mais les bénéfices sociaux d’abord et économiques ensuite compenseraient largement. Si cela n’est pas fait, c’est pour des raisons idéologiques et politiques qui permettent au système de se maintenir et de se perpétuer même s’il est profondément injuste et illogique. À preuve, dans l’interminable campagne dans laquelle nous sommes plongés, l’enjeu du niqab qui ne concerne probablement pas 500 personnes dans tout le pays fait énormément plus de tapage que l’enjeu de la pauvreté qui en concernent des millions!

Tsarla Kandji

Ce qui est bête, c’est qu’il est infiniment plus coûteux de vivre dans la pauvreté que dans l’aisance. On achète une passe de semaine plutôt qu’une passe de mois. Un passage plutôt que l’aller-retour qui est 50 sous moins cher. Quand ça va mal, on saute les tourniquets un peu honteusement en se retournant sans cesse pour voir s’il n’y aurait pas un inspecteur. On emprunte pour rembourser une dette et quand ça ne fait plus, on va porter au pawn-shop les derniers biens de valeurs qui pourraient nous rester. Avec un taux d’intérêt à 25%. Il faut avoir vu la gueule d’un commis de pawn-shop qui vous demande combien vous voulez en échange de votre téléphone — alors qu’il sait très bien qu’il ne vous en donnera pas plus de 25$ — pour comprendre à quel point l’opération est humiliante.

Ou encore hésiter devant la caissière de l’épicerie et les clients derrière vous sur quels articles vous allez laisser tomber parce que, je-ne-sais-pas-ce-qui-se-passe-mais-on-dirait-qu’il-y-a-un-problème-informatique-avec-ma-carte-de-guichet. La pauvreté, en pays riche, c’est aussi d’entendre le silence embarrassé des gens qui vous demandent: “pis toi, qu’est-ce que tu fais dans la vie?” face à votre tentative de réponse jamais convaincante. “Euh, je suis en réorientation professionnelle… J’ai décidé d’arrêter de me définir par mon emploi… Je suis riche de mes expériences de vie…” Le fait est que si vous n’avez pas de travail et que vous n’avez pas une sacré bonne excuse physique à produire (je ne travaille pas, je me remets de mes traitements de chimio), vous êtes forcément un peu suspect.

La pauvreté au Québec, ça peut être un boulot à temps plein. Quand après 6 heures, il ne reste plus rien de ta seule entrée mensuelle d’argent et que tu te dis: “au moins en février, il ne me restera plus juste que 27 jours et 18 heures à attendre”, les journées peuvent être longues et éreintantes. Être pauvre au Québec, c’est aussi et beaucoup n’avoir rien à dire quand vient le temps de se présenter et de dire mon nom est Machin, et dans la vie je suis…

Je suis pauvre criss, pourquoi c’est moi qui devrais en avoir honte?

Mathieu

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