Vous écrivez à la hache? Danger.

Emblesmes et Devises d’amour. Pierre Sarla, circa 1500

Pressé par le temps, vous écrivez sans réfléchir, abattant les phrases à coups de hache, attrapant au passage les mots ou les formules qui vous viennent à l’esprit.

Bienvenue dans l’art du GIQ, le Grand n’Importe Quoi, l’école d’écriture qui compte le plus d’adeptes aujourd’hui dans la presse écrite et chez nos ministres!

En bâclant votre article, votre communiqué de presse, votre rapport, vous pariez sur le fait que votre lecteur ne sera pas plus attentif que vous : d’un coup d’œil, il saisira le sens général de ce que voulez dire. Et cela vous suffit. Ce faisant, vous ne respectez pas votre lecteur, ni votre sujet, ni vous-même. Le jour où vous lirez, chez un confrère ou sur un blog, un bêtisier dédié à vos à-peu-près vous saurez, comme aurait dit Abraham Lincoln, que si on peut tromper quelqu’un tout le temps on ne peut pas tromper tout le monde tout le temps.

Pensez aux livres consacrés aux bourdes écrites ou prononcés par George Bush Junior ou Donald Trump. Ou pensez au jeune homme représenté sur l’illustration ci-dessus. Si votre problème est d’écrire à la va-vite, le sien est d’être un amoureux frustré qui par dépit coupe la branche sur laquelle il se tient. Dans un cas comme dans l’autre « C’est pas bon pour l’image », comme on dit aujourd’hui. Ci-dessous, quelques morceaux choisis.

Quand le verbe « porter » devient insupportable

Dernièrement, le ministre de l’intérieur Gérard Darmanin et la présidente du Rassemblement National ont échangé leur point de vue lors d’une émission de télévision. Les journaux ont commenté l’événement, mais aussi M. Christophe Castaner, président du groupe LRM à l’Assemblée Nationale. Un quotidien de l’après-midi rapporte ainsi ce qu’il pense de Mme Le Pen :

La phrase prêtée au KéKé de la République est un charmant exemple de français déglingué. Pour lui, Mme Le Pen est « haute dans les sondages ». La tournure est compréhensible, même si on peut s’inquiéter de savoir cette dame perchée sur une statistique. Dire qu’elle se retrouve bien placée dans les sondages aurait été plus clair, mais eût fallu employer une forme verbale, or notre homme est pressé.

Mais dire « qu’elle continuera à porter le plafond de verre » est un à-peu-près consternant. L’expression est empruntée à l’Anglais, couramment utilisée par les féministes aux États-Unis depuis les années 70. Hillary Clinton l’a utilisé en reconnaissant sa défaite à l’élection présidentielle de novembre 2016 : « Je sais que nous n’avons pas encore brisé ce plafond de verre, mais un jour quelqu’un le fera ».

Imaginer Madame Le Pen portant un plafond de verre est donc une absurdité, aggravée par la tentative de rationalisation de l’ancien ministre, qui essaie d’expliquer que c’est à cause de son manque de travail et de crédibilité que Madame Le Pen est ainsi condamnée.

Beaucoup de nos hommes ou femmes politiques, dès lors qu’ils ne lisent pas un texte que l’on a écrit pour eux, ressemblent à Monsieur Castaner ; ils s’expriment dans un Français de contrebande. Pour reprendre une expression populaire « On voit bien ce qu’ils veulent dire » ; mais si l’à-peu-près dans l’expression correspondait à l’à-peu-près de la pensée ? Je vous recommande l’excellent livre de Jean-Claude Brighelli, « C’est le Français qu’on assassine » (2017), qui contient un florilège de l’inventivité de notre personnel politique dans ce domaine.

Vraisemblablement gagné par la contagion, l’article du journal consacré à ce débat contient lui aussi une formule mal utilisée :

Le lecteur aura rectifié de lui-même; l’expression correcte est « croiser le fer », l’expression « porter le fer » étant une variante d’une formule plus classique : « retourner le fer dans la plaie ».

Un auteur et son prolongement

Dans un article où il est question de la prochaine adaptation par Netflix du roman Le problème à trois corps, de ce formidable auteur de science-fiction qu’est Liu Cixin, le journaliste enchaîne les extraits d’interview, jusqu’au moment où il présente l’un d’eux d’une façon un peu bizarre :

Je ne savais pas que l’on pouvait « prolonger » un auteur de cette façon.

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